Aube crayeuse, Aube pouilleuse ?

Longtemps, de l’Aube, je n’ai connu qu’un petit périmètre, ramassé aux confins méridionaux de son encombrante voisine : la Marne. Tandis que bien des Français filaient au sud pour ensoleiller leurs vacances, j’allais chaque été à rebrousse-poil, et cherchais la chaleur au nord.

Par la route nationale 77, j’effleurais d’abord le pays d’Othe, sans jamais m’y attarder.

La route était longue et il n’y avait pas de temps à perdre ; le cap était mis plus au nord, vers Troyes, ultime étape d’importance avant la fin de cette transhumance, celle qui conduisait par les vastes plaines de la Champagne crayeuse vers mes racines, celles de ma mère qui y naquit, tout comme mes grands-parents, et d’innombrables générations avant eux.

Aube crayeuse, Aube pouilleuse ?

Ce petit coin d’Aube que nous sillonnions en famille était à peu de choses près le décor de la vie de mes ancêtres.

Il tenait d’ouest en est entre Romilly et Arcis, une quarantaine de kilomètres entrecoupés par des portions marnaises que je ne savais guère discerner, tant le paysage y est en tout point semblable, et la toponymie trompeuse (ainsi, Granges-sur-Aube, village… marnais, limitrophe du département aubois).

Alternance de petits bourgs construits dans le matériau local : la craie ; et champs à perte de vue.

Du nord au sud, le terrain de mes émerveillements d’enfant était plus restreint encore, et ne dépassait pas dix kilomètres, des premiers villages marnais jusqu’à Méry, gros village ou petite ville qui marquait rituellement la fin de notre périple, et ne manquait jamais de me mettre dans des dispositions d’esprit semblables à celles d’un coureur du tour de France passant sous la flamme rouge.

Croix de la Pointe - Boulages - Par Cédric Liégeois

Jour de tempête après la moisson - Entre Plancy l'Abbaye et Champfleury, dans l'Aube - Par Cédric Liégeois

Peut-être faut-il y être viscéralement lié pour trouver une quelconque poésie dans ces paysages un peu monotones, longtemps soumis aux rigueurs d’une terre pauvre et aux affres d’une géographie sans relief, propice aux calamités des invasions que l’Histoire n’a pas manqué d’écrire au fil des siècles.

Ce paysage, mes aïeux ont contribué à le dompter, et à le façonner, en le cultivant comme en entretenant ses routes. Il y a un peu de mon grand-père — qui exerçait le rude métier de cantonnier, comme son grand-père avant lui — dans les routes que j’emprunte aujourd’hui ; il y a aussi un peu de mon arrière-grand-père — cultivateur — dans tous ces champs devenus aujourd’hui — et contre toute attente — si fertiles.

Mais pour autant, il ne me paraît pas indispensable d’y puiser ses origines pour découvrir des charmes à ce coin méconnu de la Champagne.

S’il manque quelque chose à cette partie de l’Aube, et au département tout entier, c’est avant tout de fierté.

Sans cette fierté propre à bien d’autres régions françaises, pas de curiosité, ni de transmission possibles. La région aurait pourtant des raisons d’être fière de son patrimoine ; qu’il soit architectural, ou qu’il s’agisse de ses traditions culinaires, de son histoire et même de la richesse souvent fleurie de l’argot local — qui tend hélas à disparaître avec la génération ayant connu la dernière guerre —, l’observateur attentif y trouvera toujours de quoi contenter son goût des belles et bonnes choses.

Petite maison champenoise...En attente d'une rénovation pour l'abîmer... - Par Cédric Liégeois

Façade d'une maison champenoise abandonnée - Boulages - Aube - Par Cédric Liégeois

 

Il est toutefois peu contestable que ces dernières décennies n’ont pas épargné le paysage aubois.

Depuis quelques années, les éoliennes ont poussé comme des champignons, à tel point que rares sont devenus les coins d’horizon qui n’en sont pas encore parasités.

De manière malheureusement plus irréversible, les façades des maisons de la Champagne crayeuse ont, trop souvent, perdu leur singularité et leur charme d’origine ; les enduits traditionnels ont peu à peu disparu — comme les encadrements de baies en briques et moellons de craie — sous de grossiers ravalements cimentés, et les toitures en tuiles mécaniques ont presque universellement supplanté les pittoresques tuiles plates d’antan, lorsqu’elles n’ont pas, par dessus le marché, dévoré les jolies lucarnes des temps où le rendu esthétique n’était pas encore un luxe inabordable.

De ce patrimoine, hélas, il ne reste donc plus beaucoup de témoignages authentiques, et toute trace antérieure au XIXème siècle, toutes ces maisons traditionnelles en torchis, couvertes de chaume, ont globalement disparu.

Communs du château de Plancy (Aube - XVIII siècle)

Et nous ne parlerons pas des châteaux médiévaux dont il ne restait déjà plus que d’insignifiants vestiges au XIXème siècle, à en croire les observateurs de l’époque. Le pays crayeux a heureusement mieux su conserver son patrimoine religieux. A quelques exceptions près, un grand nombre d’églises de villages aubois ont globalement préservé leur singularité, à commencer par leurs clochers à flèche, couverts d’ardoises, aux formes et proportions si remarquablement variées, et généralement flanqués d’abat-sons leur donnant un caractère quasi martial en rappelant vaguement le heaume d’une armure.

Bien que les rénovations des deux derniers siècles ont souvent dénaturé leur style, il reste bel et bien des traces des temps médiévaux dans nos villages aubois.

Clocher de l'église de Longueville (Aube) - XIIème siècle, style roman remanié et dénaturé au XIXème siècle (et achevé plus récemment avec un crépi...) par Cédric Liégeois

Clocher de l’église de Longueville (Aube) – XIIème siècle, style roman remanié et dénaturé au XIXème siècle (et achevé plus récemment avec un crépi…) par Cédric Liégeois

Ragoût, choucroute, potée de légumes, veau marengo, pâté de lapin, escargots, galettes diverses : aux quetsches, aux mirabelles, à la rhubarbe, etc. ; lentilles au lard, confiture de tomates vertes…

Autant de spécialités culinaires dont ma grand-mère aura régalé les siens, mais qui n’ont rien de spécifiquement auboises, il faut bien l’admettre. Les recettes authentiquement locales existent mais semblent pour la plupart oubliées de longue date…

Il est toutefois un mets dont je n’ai jamais entendu parler ailleurs. Connaissez-vous le gâteau de chons ? Appelés parfois grattons ou rillons, les chons sont confectionnés à base de débris de porc cuits dans leur graisse, comme nous l’indique le Littré.

Incorporant les chons en petits morceaux dans une pâte souvent feuilletée, le gâteau de chons se déguste aussi bien comme entrée accompagné d’une salade qu’en guise de casse-croûte à l’heure du goûter.

Comment conclure cette évocation de l’Aube qui m’est chère sans aborder la langue locale, ou plus exactement son argot, ce vocabulaire transmis du fond des âges, hérité bien souvent du vieux français et dont on comprend le sens d’une manière instinctive, par la seule musique des syllabes ?

Rassurez-vous, je ne vous attarderai pas des heures dans cette lecture sans doute déjà trop longue en dressant une liste exhaustive des mots de l’argot aubois.

L’ampleur de la tâche donnerait vite le tournis ; nous finirions « comme des oies darnues » ou en « dardeillant », aurait dit ma grand-mère… Au reste, ce travail a déjà été accompli, et brillamment, notamment par Jean Daunay, dont l’ouvrage intitulé « Parlers champenois » (publié sur internet en 1998) représente sans doute le plus admirable des glossaires consacrés à ce sujet. Ne culottons donc pas, aurait pu dire mon grand-père, comme pour abréger mon propos.

Autant dire que si la Champagne crayeuse a longtemps été considérée comme « pouilleuse » d’un point de vue économique, toutes les traces du passé montrent que nos ancêtres ont su tirer parti de leur environnement quelque peu aride, sans le dénaturer. Il ne tient qu’à nous d’en explorer aujourd’hui les richesses, et de les protéger pour les transmettre comme d’autres terroirs savent si bien le faire en France.

L’Aube est loin de n’être qu’un grenier où l’on ne ferait qu’entasser des sacs de grain, et il serait bien injuste que sa prospérité agricole actuelle efface tous les efforts qui l’ont peu à peu rendue possible.

Ce joli petit coin de France doit également exister par son histoire et son patrimoine !

Cédric Liégeois


A propos de l’auteur, Cédric Liégeois

Aubois de cœur, et non de naissance, ni même de résidence ; passionné d’Histoire, de photographie, d’architecture, et intéressé par tout ce qui touche au patrimoine et à la vie de ceux qui nous ont précédés ; pour résumer, sensible à la France d’hier voire d’avant-hier, ma route a fatalement croisé les sentiers de Patrimoine-Aubois.fr.

A bientôt

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

CommentLuv badge